Transposé par le tout-numérique de nos écrans, notre voyage terrestre et ses points-événements sont devenus un récit marqué par différentes balises d’entrée et de sortie, utilisant les « moyens », les différents « médias » mis à notre disposition par le HTML. Nos affichages verticaux de l’autoroute deviennent des « markup » de ce nouveau voyage et de ce nouveau langage informatique.

Continu et discontinu
Chiffres, lettres - Mise en mouvement

Réalités numériques :

La génération « x » : Notre voyageur-conteur se repassait le film. Celui de sa génération. Bien des choses avaient changé autour de lui et en particulier l’espérance de vie humaine. Pour les sociologues, sa génération était une des premières « génération-pivot », une des premières à pouvoir bénéficier d’un tel allongement de son « temps de vie ». Ce « pivot » indiquait à la fois une présence et une position médiane entre la génération précédente et la suivante (c'est à dire à la fois une charge et la responsabilité d’un soutien et d’un équilibre, le contrôle d’un mouvement). Les déplacements qui s’opéraient par cet intermédiaire concernaient aussi bien les patrimoines que les rencontres. La solidarité familiale s’affirmait mais la liberté et l’autonomie de chacun se renforçaient. Le temps passé ensemble n’était plus celui, imposé, du quotidien, mais un temps choisi et accepté.

Notre voyageur-conteur utilisait ce privilège, la grâce de ce temps libre qui lui était donné, pour réfléchir à cette histoire de la logique élémentaire qu’il voulait raconter. Il avait préparé plusieurs textes pour d’éventuels et futurs lecteurs, mais ce que lui apprenaient ses enfants et petits-enfants, cette faculté nouvelle qu’ils avaient de « naviguer » partout et en tout lieu entre tous ces mondes celui du « réel », celui de l’écran, et celui de l’affectif et du social lui semblait parfois insurmontable. Sa génération était d’abord celle du cinéma, du cinématographe, de l’animation et il avait remarqué que c’était d’abord par les films et le rappel de séquences et d’images marquantes qu’il avait pu partager avec ses enfants les évolutions de son époque. Au-delà, parmi toutes les formes de langage partagés, il lui semblait que l’accord s’établissait pour évoquer et ne retenir que de courtes séquences, telle image ou telle ou telle réplique d’une « histoire » lue, vue ou racontée.

Les exemples de ces images « marquantes », de ces « short » messages ne manquaient pas. Quelque temps après son parcours autoroutier, il avait reçu ceci :

panneau

Ce message lui rappelait que le plus important de tous les hyperliens du Web et de l’HTML était l’amitié. Ses amis se moquaient de lui mais aussi d’eux-mêmes, de leurs débats et de leur goût commun pour la controverse. Cette image concluait aussi son voyage tout en donnant une autre vision : la rêverie, le sentiment de puissance et de liberté d’un parcours à grande vitesse se brisaient souvent sur les encombrements marquant l’abord d’une grande « agglomération ». Les véhicules se rapprochaient dangereusement les uns des autres, ce qui créait une tension et une multiplication de comportements agressifs. L’horizon libre, la vitesse étaient oubliées, le « bouchon » s’annonçait et avec lui, l’image du troupeau, d’un piétinement « bête », d’un temps « humain » perdu s’imposait.

Qui peut prétendre séparer en chacun de nous la part animale de la part intellectuelle ? Parmi les apprentissages qu’a dû suivre ou subir notre conducteur avant de circuler sur une autoroute, ceux qui concernent la « distance de sécurité » sont d’ordre intellectuel. Cette distance est à peu près celle d’une centaine de mètres. Tout candidat au permis de conduire apprendra à relier cette centaine de mètres à des durées très courtes, de une à deux ou trois secondes, durées nécessaires à l’appréciation, à la reconnaissance d’un danger soudain et à la réaction à ce danger, ralentissement ou freinage. Ce sont ces apprentissages qui permettront la « délivrance » de ce permis, mais de tels savoirs n’assurent pas du respect de ces conseils de prudence. Lorsque surviendra un danger « réel », les simulations des jeux, des courses, des luttes enfantines, toute une mémoire animale des grandeurs, de la vitesse, de la force, des chutes et une certaine agressivité seront sans doute bien plus décisives.

Le nombre et le réel : Notre voyageur-conteur s’était fait chercheur. La petite pancarte était son premier indice, elle l’avait mené à Mac Laren et à Rythmétic. A partir de là, il avait appris à s’accommoder des particularités du code, des manies de ces automates qui n’avaient pas les mêmes souvenirs que lui ni appris la même orthographe. Lorsqu’il écrivait « Mac Laren » dans son moteur de recherche, il obtenait en une fraction de seconde des millions de réponses (on lui précisait qu’il disposait de « environ 14 000 000 résultats en 0.83 secondes »). Il avait ainsi appris qu’en 2016, Mac Laren était avant tout autre chose une marque de poussette pour enfants, alors que les « Mc Laren » étaient des voitures de courses. Ces distinctions permettaient aux « marques » de mettre en avant leur « logogramme » :

logoMclaren

Notre voyageur-conteur-chercheur voyait dans ces nouvelles façons d’utiliser l’écriture une confirmation de ses intuitions. Le chiffre n’était plus maudit et, mis à part, les chiffres et les lettres étaient des « caractères ». Chacun d’eux, à ce titre, avait une personnalité, une identité graphique. Le « M » de la poussette était fait pour être plié et déplié (comme le « 4 » de « rythmétic »). Une fois au sol, la police et le graphisme choisis pour le logogramme « MACLAREN » figuraient la régularité du déplacement de la poussette. Le « M » de « McLaren » était lui profilé, déjà penché vers la course, formé, « préformé », préparé par et pour la vitesse.

Pour notre chercheur et pour sa génération, cette évolution vers une personnalisation des caractères de l’écrit était née avec la multiplication des chaines de télévision, chacune voulant différencier son « image », créer son « identité », permettre à ses « téléspectateurs » de la reconnaitre et de s’y reconnaitre. Il gardait un souvenir enchanté des animations crées alors pour la sévère « Antenne 2 ». Elles étaient pour lui un modèle de la gaité de cette époque et la confirmation de la force de « rythmétic ». Quelques recherches lui avaient permis de trouver la bonne formulation, le « markup » reconnu par son « serveur » : les petits A2.

Il avait, à cette occasion, découvert qu’il n’était pas seul à avoir remarqué ces créations qui s'annonçaient comme « culte ». Cette mention devenue courante englobait et situait le religieux, le « relier » qui était l’origine de ce mot parmi les hyper-liens du Web. A n’en pas douter, l’écriture était devenue réticulaire, c’est-à-dire (il avait fait des recherches sur ce mot) qu’elle identifiait un réseau, à l’exemple d’un réseau nerveux, des liens enchevêtrés en sommeil, en attente, qui pouvaient être éveillés, mis en alerte par l’un d’entre eux. Là aussi, l’animalité, le développement coopératif de l’espèce humaine était manifeste. La génération « z » n’était plus celle du « baladeur » mais celle du « mobile » et du GPS, chaque membre du réseau pouvait être identifié et géo-localisé et mis en « alerte » en « temps réel ».

Le nombre réel : Cinq ou six mille ans de recherches mathématiques avaient permis de démêler un « modèle » du nombre que, sans aucun doute par malice, les grands esprits de l’époque avaient appelé « nombre réel ». Les familiers des mathématiques parlaient entre eux « des réels », des « points de la droite réelle ». Ce qu’ils « entendaient » ainsi était à la fois un « ordre » (celui des points et des nombres), une « densité » (chaque point ou chaque nombre résumant une accumulation des points et des nombres de son « voisinage ») et une virtualité essentielle, celle du mouvement, de la mise en marche, d’un « opératoire » inscrit, prévisible dans cet ordre et cette densité numérique. A ce modèle, correspondait une image usuelle, celle d’une graduation, d’un outil que chacun utilisait par la confusion de ces « réalités » enchevêtrées : l’ordre, la densité et l’opératoire des points et des nombres.

L’ordre et l’opératoire étaient faciles à imager par le futur d’un voyage, d’un déplacement : avant toute autre chose, la liberté était celle du mouvement et d’un espace disponible. La sécurité, la disponibilité de chacun ne pouvait supporter d’entraves. Cette présence implicite de l’ordre et de l’opératoire numériques les plaçaient à la base de tous les apprentissages enfantins. La moindre récitation, la moindre comptine était une occasion de consolider ces apprentissages : « un, deux, trois, nous irons aux bois … » donnait une image plaisante de la promenade et la répétition du « Un ! Deux ! » des défilés militaires résumait et rythmait les volontés d’ordonnance des marches enfantines. De ces savoirs et de ces plaisirs de la première enfance à la petite comptabilité de ce « 1 trait danger, 2 traits sécurité » destinés à un adulte voyageant à cent kilomètres à l’heure, la différence était celle de l’autonomie laissée à l’adulte ; la connaissance ou la reconnaissance de la logique de l’ordre et de l’opératoire était la même. Pour tout un chacun, enfant ou adulte, la « réalité » du numérique était une pratique et la logique utilisée ou suivie était la même, celle de l’outil, de l’utilitaire. Elle s’appuyait manifestement sur deux savoirs, deux lectures, deux connaissances ou reconnaissances : celle des chiffres du début de la comptine d'une part (la récitation la plus simple, la plus facile de toutes celles qu’apprenaient les enfants) et, d'autre part, sur l’utilisation de la centaine comme unité et grandeur de référence.

La densité du nombre était plus difficile à imager ou même à imaginer. La comptine, la mise en marche, l’ordre, l’opératoire et le mouvement ainsi engendrés semblaient comme un saut, un évitement de cette difficulté. Notre conteur voulait relier cette notion, celle de la densité du nombre réel, à ses remarques précédentes, ce qu’il avait appelé « point-événement », ces surgissements d’affichages du voyage ou de l’écran numérique. Il avait l’intuition qu’à l’origine de cette liaison, se trouvait un signal premier, primitif ou primordial, celui de « l’alerte ».